21.03.2008
Perception de Termes
M. et Mme Fiole sont des époux comme il y en a tant.
M. Fiole adore sa petite femme et ne songerait jamais, de gaîté de cœur, à se permettre la moindre infidélité conjugale…
Cependant… la faim, l'occasion, l'herbe tendre… quelque diable aussi le poussant…
Mme Fiole, de son côté, n'éprouve, de sens rassis, aucune velléité de transformer à coups de canif en une écumoire – sinon en une planche à bouteilles – le contrat de mariage qu'elle a librement et de son plein gré signé des deux mains (encore qu'elle ne se soit guère servie que de la droite… au moins pour tenir la plume).
Mais elle est parfaitement décidée, non à provoquer de grands éclats qui répugnent à sa nature délicate, mais à appliquer, sans défaillance, la peine du talion, le jour où il lui sera démontré que M. Fiole a failli le premier aux serments solennels prononcés devant les autels.
Or, ce jour – jour funeste – a lui !
Jour funeste, dis-je, à des tas de points de vue.
Car ce fut le 15 janvier dernier – jour du Terme ! – qu’eut lieu la fatale péripétie.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, quelques renseignements complémentaires sont indispensables. Les voici : M. Fiole est propriétaire, sur le pavé de Paris, là-bas, du côté de Passy, d'un coquet immeuble de rapport, et il a l'excellente habitude d'aller chaque trimestre en percevoir les loyers.
Jusqu'à ces temps derniers, cette perception n'avait donné lieu à aucun fâcheux événement et Mme Fiole s'y intéressait même fort peu : elle ignorait jusqu'à l'emplacement exact et à plus forte raison l'aspect, la contenance, la distribution, la valeur même de cette propriété.
Par malheur, en revenant de sa tournée chez ses locataires, au mois d'octobre de l'an passé, M. Fiole semblait tout guilleret ; il eut la détestable inspiration de vouloir pincer le menton de son épouse chérie.
Celle-ci se recula avec un froncement de narines significatif.
- Pouah ! se récria-t-elle… Qu'avez-vous touché, mon ami, pour que vos doigts empestent à ce point la crevette ?
- La crevette ?… Vous croyez ?… balbutia M. Fiole en portant lui-même la main sous son appareil olfactif, pour flairer l'odeur malencontreuse…
Au parfum caractéristique qui frappa ses sens, le galant propriétaire rougit, pâlit, se troubla de plus en plus…
- Je n'ai pourtant touché… que mes termes… tenta-t-il de s'excuser…
Une inspiration subite le tira d'embarras. Il se frappa le front et très vite :
- Suis-je bête ?… Parbleu, c'est l'argent que m'a remis la marchande de poisson, vous savez, qui occupe la boutique, au rez-de-chaussée…
Mme Fiole ne connaissait pas plus la boutique que le reste de l'immeuble ; elle n'attacha aucune importance à l'explication et se contenta de répondre :
- Dépêchez-vous d'aller vous laver les mains, mon ami, cette odeur est franchement insupportable.
Et les choses en restèrent là.
Mais le calendrier ramena l'échéance cruelle aux locataires sans le sou… Une violente attaque de goutte tenait M. Fiole immobilisé dans son lit.
Mme Fiole résolut de faire à son époux une agréable surprise et d'aller, sans le lui dire, effectuer elle-même les rentrées des termes, dans le fameux immeuble de Passy.
Elle se munit des quittances que M. Fiole avait préparées à l'avance, se renseigna sur l'exacte position topographique de l'immeuble et gagna les parages indiqués, dans le XVIe arrondissement.
Mais, en arrivant devant la maison, quelle ne fut pas sa surprise ?
Il n'y avait pas trace de boutique au rez-de-chaussée…
Ni à aucun autre étage d'ailleurs !…
Par contre, à peu près dans tous les appartements, elle se trouva en présence de jeunes femmes fort élégantes : celles-ci manifestèrent d'ailleurs, à la nouvelle de sa mission, un étonnement plutôt désenchanté.
Au sixième seulement, Mme Fiole fut reçue avec une cordialité tout à fait charmante.
Là gîtait, en un atelier aux divans profonds comme des tombeaux, Arminius Strontium, peintre fluorescent et grand culotteur de bouffardes à ses moments perdus (il en avait beaucoup).
Vers le soir, avec la satisfaction du devoir accompli – augmentée peut-être de quelques autres – Mme Fiole se hâta de regagner le toit légitime où, sur sa couche de douleur, continuait à gémir l'arthritique Fiole.
Elle pénétra dans la chambre du malade, s'approcha de lui… Mais Fiole, la narine froncée, humant l'atmosphère ambiante, grommela :
- Sacrelotte ! D'où viens-tu pour répandre autour de toi un si manifeste relent de vieille pipe… ?
Mme Fiole sentit errer sur ses lèvres un indéfinissable sourire d'ironie, de gratitude et de vengeance :
- C'est, dit-elle, mon ami, que je viens de toucher vos termes à votre place et même vous allez être bien étonné : la boutique de la marchande de poisson, vous savez…
- La marchande de poisson… ? soupira Fiole, interrogeant ses souvenirs.
Il se rappela soudain et confus :
- Ah ! la… la marchande de poisson… eh bien ?
- Eh bien !… Elle est remplacée par un bureau de tabac !!!
10:08 Publié dans 13.Perception de Termes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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