21.03.2008
La neuvième Station
Le bon abbé Lobois se prétendait affligé d'une infirmité bien désagréable dans l'exercice de son sacerdoce.
II avait, disait-il, d'imprévues somnolences qui le surprenaient un peu partout et à propos de rien, au confessionnal aussi bien qu'en chaire, dans son presbytère comme à la sacristie, à pied, en voiture, à table et voire jusque dans le réduit où le régulier fonctionnement de son système digestif l'obligeait à s'isoler au moins une fois par jour.
En réalité, nul de ses paroissiens ne pouvait se flatter d'avoir aperçu l'abbé Lobois dormant.
L'abbé Lobois dormant ! Voilà un bien joli titre auquel cet excellent M. Perrault n'avait pas songé pour ses Contes de Fées…
Mais je ne suis pas ici pour m'adonner au petit jeu des calembours idiots… surtout quand ils ne sont pas de moi ! Et je restitue bien volontiers la propriété de celui-ci à mon excellent camarade le dessinateur humoristico-lyrique F. Jacotot.
La seule constatation qu'eussent faite les ouailles du curé Lobois, c'est qu'à certaines heures du jour, leur pasteur devenait soudain introuvable, disparaissait de la circulation, se volatilisait en quelque sorte. Qu'on le cherchât pour un baptême ou pour une extrême-onction, que tel fermier vînt le requérir pour la bénédiction de ses poules en danger de pépie ou telle bigote implorer la rémission de ses menus péchés, impossible de le découvrir.
On avait beau fouiller l'église et l'oratoire du saint ministre, le village et ses environs, pas plus d'abbé Lobois que sur la main.
Puis soudain on le voyait reparaître, et, si l'on s'étonnait de sa récente absence :
- Ah ! s'excusait-il, ne m'en parlez pas. C'est toujours ma fâcheuse infirmité ; je m'étais endormi dans tel ou tel endroit où l'on ne pouvait songer à m'aller relancer et je viens de m'y réveiller, tout éberlué de me voir là.
Et l'interlocuteur hochait la tête avec indulgence, plaignait sincèrement, en son coeur pitoyable, le triste sort du bon curé Lobois.
Quelqu'un cependant demeurait incrédule.
C'était une manière de parpaillot, un rusé matois, finaud et patient, Jean-Jacques Bastaud, sabotier de son état, ivrogne par tempérament et ex-bedeau de céans, révoqué pour inconduite par l'abbé Lobois en personne.
Bastaud n'avait point pardonné au saint homme cette sévérité, d'ailleurs justifiée par l'insuccès d'une longue... trop longue mansuétude. Mais il n'était pas assez sot pour laisser rien transparaître de ses projets de vengeance. Au contraire, il avait accepté sa condamnation avec une humilité, une résignation à ce point édifiantes que l'abbé Lobois, sans le rétablir dans ses ecclésiastiques fonctions, lui avait néanmoins restitué son estime et s'efforçait de lui procurer force compensations en le chargeant de menues besognes bien rétribuées dans l'intérieur du presbytère.
Notre hypocrite en profitait pour « fouiner » un peu partout, toujours à la piste de l'événement qui lui permettrait de savourer les joies de la revanche. Les [m]aîtres du logis lui étaient ainsi devenus très familiers et il n'avait pas tardé à faire une remarque assez étrange.
Les éclipses totales de l'abbé Lobois coïncidaient toujours avec l'instant de la journée où Javotte – l'avenante blondine qu'il avait prise pour servante, en trichant beaucoup sur les exigences de l'âge canonique – se retirait dans sa chambrette, pour y procéder sans doute à ses ablutions intimes et – chuchotaient les mauvaises langues – s'accorder en catimini une petite sieste post-méridienne. Les mauvaises langues avaient d'autant plus beau jeu que Mlle Javotte avait soin de tirer le verrou de sa porte, afin de dépister et dépiter les indiscrets.
Le traître Bastaud résolut néanmoins d'éclaircir le mystère.
Profitant d'un moment de solitude pour pénétrer dans la chambre de la bonne, il se glissa sous le lit et attendit les événements.
Il n'eut pas lieu de regretter l'incommode posture à laquelle l'obligeait l'étroitesse de sa cachette, car il vit bientôt entrer à pas de loup l'abbé Lobois lui-même, que vint presque tout de suite rejoindre la blonde Javotte.
L'horizon du curieux était trop borné pour qu'il pût discerner les détails de la scène qui suivit ; mais le témoignage de ses oreilles suffit à l'édifier.
Dans un joyeux gazouillis de baisers, le prêtre, oublieux de son serment de chasteté, murmurait en effet dans le cou de sa compagne :
- Veux-tu, mignonne, que, dévot fervent de ta beauté, je fasse, ainsi qu'en un voluptueux chemin de croix, douze stations de pieux recueillement admiratif aux douze plus merveilleux sites de ton corps charmant ? La première station, ce seront tes yeux, tes beaux yeux bleus qui se ferment et meurent sous mes caresses. La deuxième sera ta bouche, ta bouche fraîche où j'aspire le parfum de ton âme. La troisième sera ta nuque, ta nuque si tiède sous le duvet des petits frisons fous. La quatrième sera l'ombre mousseuse des nids que tu sembles couver dans le pli de l'épaule où s'attachent tes bras blancs. La cinquième sera la double colline de tes seins d'ivoire, et la sixième le pic doré d'un rayon de soleil qui domine leur cime neigeuse…
Le méchant Bastaud n'en écouta pas davantage.
Sachant désormais à quoi s'en tenir, il n'eut plus qu'une pensée : s'esquiver pour aller requérir des témoins.
L'inattention des coupables lui facilitait la retraite.
Tandis que l'abbé continuait l'énumération des stations fantaisistes, J.-J. Bastaud put ramper jusqu'à la porte, se redressa pour l'ouvrir sans bruit. Près de réussir, un gond mal huilé grinça. Javotte se retourna, aperçut l'intrus, et, dans un grand cri, le bousculant, dégringola jusqu'à sa cuisine, pour éviter des explications embarrassantes.
L'abbé Lobois et son ex-bedeau demeurèrent seuls en présence.
La surprise avait été si rapide que le curé libertin n'avait eu le loisir de se rendre compte de rien. Il crut que Bastaud venait d'entrer et pour lui donner le change :
- Par exemple, ne voilà-t-il pas encore un maudit tour de mes damnées somnolences ? Je m'étais endormi dans la chambre de ma servante, où j'étais monté pour donner de l'air… Par bonheur vous venez de me réveiller… car vous arrivez seulement, n'est-ce pas ?
- Oui… oui, monsieur le curé… Juste comme vous parliez de stations…
- De stations ! Ah ! oui… je rêvais, figurez-vous… Un rêve absurde ! Je me figurais que j'étais dans un train… un train de chemin de fer, et que je m'arrêtais à toutes les stations du parcours… Je crois bien me rappeler que j'approchais de la neuvième…
Et Bastaud, avec un sourire de suprême ironie :
- Ça, c'est la vérité vraie, m'sieur le curé… Même que, foi d'Bastaud, vous étiez quasi sus l'point d'arriver en gare !
10:05 Publié dans 11.La neuvième Station | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


Les commentaires sont fermés.