21.03.2008

Astronomie

Je ne sais plus au juste si c'est à Jean Racine, à Victor Hugo ou à Aristide Bruant que la poésie française est redevable de la belle oeuvre où figure cette strophe inoubliable :

Je suis la femm' de l'astronome
De la plac' Vendôme…
En l'absenc' de mon époux,
Je montre la lun' pour deux sous.
 
Mais, toute question de prosodie mise à part, je m'inscris en faux contre l'allégation mensongère propagée par ce quatrain fallacieux.
J'ai connu, en effet, pour mon malheur, l'épouse authentique de l'astronome de la place Vendôme et elle ne répondait point du tout au signalement moral buriné par le rimeur susdit.
Ceci remonte à une époque déjà lointaine… Aussi suis-je autorisé à en parler sans risquer de compromettre personne. Il y a superbe lunette, que l'astronome en question a dévissé son télescope et sa chaste moitié s'est elle-même éclipsée depuis longtemps du nombre des vivants.
Quant à moi, la vieillesse chenue a semé ses neiges hivernales dans les blondeurs lumineuses de ma juvénile chevelure. La seule consolation qui me reste est d'effeuiller les éphémérides de mes souvenirs.
L'évocation de la belle Saturnine – ainsi se nommait la compagne du loueur de longues-vues – l'évocation de la belle Saturnine fait revivre, en ma mémoire, tout un gai chapitre d'existence.
Je vais essayer d'en noter quelques phases.
En ma qualité de médaillé de Sainte-Hélène
Au fait, vous ignorez peut-être que je suis le dernier survivant des médaillés de Sainte-Hélène.
Ah ! c'est une histoire bien pathétique.
Un jour, figurez-vous, à l'Hôtel des Ventes, j'achète…
Et, à ce propos, avez-vous remarqué cette anomalie ?
Si l'Hôtel des Ventes est un établissement créé pour que le public y puisse acheter, pourquoi ne pas l'appeler Hôtel des achats ?…
Ce serait trop commode sans doute !
J'achète donc une bergère…
Hein ?
Comment dites-vous ?
Je suis un vieux débauché ?
Par exemple !… Je voudrais bien savoir de quel droit vous m'insultez !
Quoi ?
Vous trouvez que c'est dégoûtant de se payer des bergères, à mon âge !
D'abord, je me permettrai de vous le faire observer, vous n'avez rien à voir dans ma vie privée.
En outre, la bergère dont il s'agit était un simple fauteuil.
Ah !
Vous voilà bien avancé, avec vos insinuations malveillantes !
De nous deux, le plus débauché…
Mais ne nous égarons pas dans l'ornière des allusions personnelles.
J'achète une bergère un peu fatiguée, mais dont les ressorts offraient encore une élasticité suffisante.
- Des vrais rechorts de chommier, me déclara l'Auvergnat auquel je la confiai pour la faire recouvrir d'étoffe neuve.
- Et même, ajouta-t-il, j'ai connu bougrement des chommiers, y compris mochieu Chaumié, minichtre de l'Inchtrucchion Publique et des Beaux-Jarts, qui n'en pourraient pas jétaler de chemblables !
Or, vous n'imagineriez jamais ce que mon tapissier, natif de Saint-FIour, extirpa des flancs dénudés de cette bergère.
Une médaille de Sainte-Hélène que le précédent propriétaire du meuble y avait soigneusement cachée après le Quatre-Septembre, avec le brevet y afférant, par crainte sans doute de se compromettre.
Un simple grattage, le remplacement de son nom par le mien sur le papyrus administratif, et je me suis vu titulaire d'une décoration pas banale que j'arbore depuis à ma boutonnière.
Et, en ma qualité de médaillé de Sainte-Hélène, comme je le disais plus haut – beaucoup plus haut – je suis resté fidèle à la pieuse tradition du pèlerinage annuel autour de la Colonne.
C'est au cours de l'un d'eux que je fis connaissance de l'astronome installé près du soubassement… et de sa femme, par la même occasion.
Une créature délicieuse !
Nous fûmes bientôt un trio d'inséparables.
Pour endormir la confiance du mari, je feignais de m'intéresser prodigieusement à l'exercice de sa profession, d'ailleurs assez peu lucrative. Aussi le bon imbécile se prit-il pour moi d'une amitié sans bornes – sinon sans cornes – et saisissait-il toutes les occasions de braquer à mon intention sa sale lunette, pour me faire admirer, sans exiger de moi nulle rétribution, toute la série des phases lunaires.
A la vérité, ce spectacle me laissait plutôt froid. Je n'avais d'yeux que pour la superbe anatomie de Saturnine et je rêvais de la contempler sans voiles…
Incapable de maîtriser plus longtemps mon désir, j'eus l'aplomb de proposer à la belle de dépouiller en ma présence ses moindres atours, pour me permettre de savourer l'ineffable point de vu… u… u… e chanté dans Miss Helyett.
O surprise ! Cet arrangement ne souffrit pas l'ombre d'une difficulté.
Une condition toutefois fut stipulée.
Très à court d'argent par suite du piètre état des affaires conjugales, la femme de l'astronome m'imposa de rétribuer, d'un beau billet de cent francs, l'atteinte à sa pudeur qu'entraînerait mon indiscret examen.
Cent francs !
Mes folles amantes ne m'avaient pas habitué à de telles exigences. Même, à la Noël passée, ma folle maîtresse du moment, ne croyant pouvoir me faire un cadeau plus adéquat, avait déposé dans mes bottines une superbe casquette à ponts !…
Cent francs… Je n'en revenais pas !
Cent francs ! Cela me semblait tout de même un peu salé.
Je crus devoir présenter une timide protestation.
- Mais, pour me faire voir la lune… l'autre… la vraie, votre époux, madame, s'est toujours mis gratuitement à ma disposition.
Alors la femme de l'astronome :
- Eh bien ! mon cher, cela prouve qu'au rebours de celle de là-haut, la mienne n'est pas un astre visible, à l'oeil, nu !

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