14.03.2008

L’Enquête de la Pharmacienne

De tout temps, une rivalité, dissimulée sous les hypocrites gracieusetés des contacts professionnels, exista entre l’honorable corporation des pharmaciens et la sacro-sainte phalange de messieurs les thérapeutes.
Dès le Quartier Latin se manifestent les premiers symptômes de ces perpétuels froissements qui mettent trop souvent aux prises les susceptibles potards avec les intransigeants carabins.
Plus tard, – et surtout dans la cancanière province, – ces dissentiments ne font en général que croître et enlaidir.
On n’a pas idée du fiel antimédicinal qui peut s’accumuler dans l’âme d’un Homais de Brives-la-Gaillarde ou de Saint-Trépigny-les-Petites-Gourdes.
Maître Houdeballe, qui tenait officine de droguerie à Bourgneuf-les-Taupes (Cantal-Maritime), ne faisait pas exception à la règle et la sympathie qu’il nourrissait à l’égard des médecins en général et du jeune docteur Alacoule en particulier était empreinte d’une indulgence tout à fait relative.
De quoi le jeune Alacoule, tout frais émoulu de l’Ecole et installé depuis peu dans l’infime sous-préfecture, se souciait d’ailleurs comme de son premier macchabée. Il avait bien d’autres pensées en tête.
Le docteur Alacoule ne songeait qu’à dénicher en ce trou de province une maîtresse « présentable », pour se dédommager de la perte cruelle qu’il venait de faire en la personne de Nini Bouffe-Tout, gracieuse servante de brasserie qui lui avait adouci le temps des sévères études.
Or, voyez un peu comme le hasard se joue des destinées humaines : le vindicatif et hargneux Houdeballe était précisément l’indigne époux d’une petite femme délicieuse que le docteur Alacoule jugea, du premier coup d’œil – en attendant mieux – fort idoine à remplir ce rôle de « remplaçante » : il n’hésita point une seconde à le lui destiner.
Mais que penserait la belle de cette ingénieuse combinaison ?
C'est ce que la discrétion nous fait un devoir de ne pas révéler… au moins pour le moment !
Aussi bien le mauvais caractère du conjoint auquel l’avaient unie des parents sans entrailles devait-il justifier de prime abord toutes les représailles que Mme Houdeballe jugerait à propos d’infliger au grotesque apothicaire.
Ceci posé, nous n’étonnerons personne en enregistrant les bruits malveillants qui ne tardèrent point à courir, dans la petite ville, sur les fréquentes visites du docteur à la pharmacie.
Les méchantes langues s’en donnèrent à plaisir, remarquant, par exemple, que l’arrivée du docteur coïncidait presque toujours avec le départ du pharmacien, appelé soudain chez un client au diable vauvert, pour l’administration urgente d’un clystère – ordonné, bien entendu, par Alacoule en personne.
Or, les méchantes langues exagéraient.
Fait à peine croyable, la petite pharmacienne résistait : elle avait des scrupules.
Cet idiot d’Houdeballe les leva de lui-même.
Ne se mit-il pas dans l’idée – importuné par force lettres anonymes – d’interdire à sa femme de recevoir le docteur en son absence !
- Ce monsieur, lui dit-il, ne m’inspire aucune confiance. Après tout, personne ici ne le connaît.
Défendre quelque chose à une femme qui s’ennuie, c'est évidemment le meilleur moyen de l’engager à désobéir.
Mme Houdeballe ne démentit point cet axiome de psychologie féminine.
Si bien que, le soir même, notre potard faillit surprendre, dans son arrière-boutique, un couple fort étroitement enlacé.
Mais l’obscurité permit au docteur de donner le change au mari, en prétextant le besoin immédiat d’un médicament assez cher.
Quand Alacoule se fut éloigné, Houdeballe s’empressa de reprocher à madame d’avoir transgressé ses ordres formels.
- Je vous avais interdit tout commerce avec ce propre à rien, cet intrus, ce je ne sais quoi ni qui… tombé de la lune sans références ni recommandations… Beau docteur et bonne renommée… Personne ne peut dire d’où il sort.
- Pardon, mon ami, fit en rougissant la gentille pharmacienne… Je crois que je viens de recueillir quelques renseignements à ce sujet…

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