14.03.2008
Deux Billets de logement
- … Ah ! certes, grognonna le commandant Barca, les doigts crispés dans les poils blancs de son « impériale » qu’il tortillait d’un geste machinal, certes les désastres de l’année terrible m’ont douloureusement surpris !... D’autant plus douloureusement que jamais campagne ne s’ouvrit, pour moi du moins, sous de plus heureux auspices. Je me souviendrai longtemps de mon premier « billet de logement »…
Pressentant l’anecdote galante, le petit cercle des retraités du Café du Centre se resserra autour du conteur.
Le docteur Pécat, ancien médecin-major aux guides, interrogea :
- Une histoire d’amour, commandant ?
- Et pas ordinaire, je vous en fiche mon billet… de logement, c'est le cas de le dire. Aussi bien, puisque vous y tenez, je puis vous narrer la chose sans risquer de passer pour indiscret… depuis tant et tant d’années !...
« Dès la déclaration de guerre, vous savez que toute la cavalerie disponible fut égrenée le long de la frontière. Sous-lieutenant frais émoulu de Saint-Cyr, je fus dépêché, avec quelques hommes de mon escadron, dans la petite ville de X…, en Alsace. J’y arrivai au milieu de la nuit.
« Les autorités civiles de ce patelin, affolées, ne savaient déjà plus où donner de la tête.
« Quand je lui demandai de me désigner des locaux disponibles, pour mes lascars et pour moi, le maire, un gros blond aux yeux de faïence, me répondit, avec un accent de terroir où flottaient des relents de houblon et de choucroute :
« - Dous mes adminisdrés se calfeudrent chez eux. Che beux bas les réfeiller bour les vorcer à fous recefoir !
« - Je me refuse à considérer l’ensemble de vos concitoyens comme réfractaire au désir d’accueillir des soldats français armés pour leur défense, protestai-je, dans le style un peu déclamatoire de l’époque… Il y a bien ici une maison hospitalière.
J’avais lancé cela fort innocemment, je vous le jure… Mais le magistrat municipal me regarda, et, soudain, se frappant le crâne :
« - C'est frai !... Che n’y zoncheais bas… Le 26 est oufert doude la nuit : fous y zerez drès bien !
« Comment eussiez-vous agi, à ma place ? Faire comprendre au brave homme qu’il avait mal interprété ma locution à double entente… Il était tard… j’avais sommeil… je n’affectais en outre aucune prétention à l’austérité… Ma foi, à la guerre comme à la guerre ! J’acceptai, sans mot dire, le billet de logement collectif pour hommes et chevaux, et, m’étant renseigné sur la situation topographique de l’immeuble à notable numéro, je m’y présentai, un quart d’heure plus tard, avec mon escorte au complet.
« Ah ! les bonnes filles… comme elles nous firent fête ! Ce fut une réception à bras… et à draps ouverts. La patronne ne voulut entendre parler d’aucune rémunération…
« C'est pour la patrie, mes enfants ! criait-elle à tue-tête. Il ne sera pas dit que nous n’avons pas aussi sacrifié quelque chose pour elle !
« Par faveur spéciale, je fus, quant à moi, gratifié de celles de la sous-maîtresse, une brune superbe… et d’un tempérament… Quand je la quittai, à l’aube, lassata non satiata, je lui promis de faire tous mes efforts pour repasser par là, le lendemain…
« Hélas ! le lendemain, ce fut Wissembourg !... »
Le commandant se tut, le front assombri…
- Pardon, reprit l’ex-médecin-major, la maison dont vous parlez, mon cher, n’était-elle pas située dans la rue des Brasseurs ?
- En effet… docteur. Vous la connaissiez ?
- J’y ai logé, à la même époque, quelques jours après vous.
- Heureux collègue !
- Oh ! la situation n’était plus la même… Toutes ces dames avaient pris la poudre d’escampette, à l’approche des Prussiens, peu soucieuses de servir de jouets aux vainqueurs. L’établissement avait été transformé en ambulance. Ce fut là qu’on amena certain capitaine de hussards noirs, dont un obus avait perforé l’abdomen.
« Ah ! le bougre !... M’en a-t-il donné du mal pour le recoudre ! Quelle nuit !... Je ne me souviens pas d’avoir sué si longtemps sur un ventre… »
Le commandant Barca releva la tête.
Un indéfinissable sourire erra jusqu’aux pointes effilées de sa moustache d’argent…
Et, la voix lointaine :
- Il doit y avoir des logements prédestinés aux nuits exceptionnelles, conclut-il.
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