21.03.2008

Lapsus linguæ

Je ne sais plus quel est le grand philosophe qui l'a dit : « La femme est un torrent qui change souvent de lit et grossit dans son cours. »
Par bonheur, si la première partie de cette définition est presque toujours exacte, la seconde – moyennant quelques sommaires précautions – réussit parfois à ne pas l'être.
Il est même à remarquer que, plus le torrent change de lit, moins souvent il grossit, d'ordinaire.
« Pour ce que, sans doubte, affirmait notre bon Roy Henry le Quatriesme, l'herbe ne croist point ès-grand' routes où cheminent moult voyageurs. »
D'où il résulte que les pires débauchées sont en général celles qui ont le moins occasion de rougir d'un déshonneur public.
Et qu'il vaut mieux être une Messaline qu'une Jeanne d'Arc… après Xaintrailles.
Cela dit sans vouloir porter préjudice à la renommée de l'une plus que de l'autre.
Et, à ce propos, je ne saurais trop m'élever contre la manie de personnifier ainsi les vertus et les vices, en appliquant, à ceux ou celles qui les professent, le patronymique d'individualités célèbres.
Y a-t-il rien de plus absurde, par exemple, que ce vers :

Un Auguste aisément peut faire des Virgiles… ?

Quel avantage en revient-il au cygne de Mantoue ? Sinon de voir sa mémoire odieusement dénaturée par des loustics qui décorent de cet à-peu-près les murs de certains édicules :

Un Auguste aisément peut faire des Virgules… !

Et cette autre ineptie :

Un regard de Louis enfantait des Corneilles.

Il faudrait être le plus aveugle admirateur de Despréaux, le Boileaupathe le plus borné, pour ne pas reconnaître les tristes conséquences de ce simple alexandrin pour la gloire du Grand Monarque : le nombre est incalculable des innocentes Agnès (encore !) bercées de cette douce illusion – outre leur croyance aux accouchements auriculaires – que le Roi-Soleil mettait au monde à volonté des petits oiseaux par l’orbite !
Si vous trouvez que c’est flatteur pour l’écuyer de la place des Victoires !
Mais passons.
Et revenons à notre sujet – dont nous n’avons pas encore dit, d’ailleurs, le premier mot.
Mme de Gayfémur a, dès longtemps, fait, à son usage personnel, les très sages réflexions relatées au commencement de cet authentique récit.
Aussi s’est-elle empressée de conformer sa ligne de conduite – d’inconduite plutôt – aux principes résultant de cette philosophie particulière.
C’est-à-dire qu’elle trompe son mari le plus souvent possible et n’en passe pas moins – même auprès de ses intimes ennemies – pour la plus chaste et la plus fidèle des épouses.
Quand elle entre, fière et hautaine, dans les salons du noble faubourg, les jeunes snobs se chuchotent de l’un à l’autre un décourageant : « Rien à faire ! »
Cette excusable erreur provient de ce que Mme de Gayfémur a coutume de choisir ses amants ailleurs que dans son monde : ainsi s’explique l’unanime considération qu’il lui témoigne.
Qu’il lui témoignait, du moins, jusqu’à la semaine dernière.
Une gaffe insigne, un lapsus linguæ vraiment regrettable a privé tout à coup l’imprudente de son auréole de matrone modèle.
C’était au five o’clock de la baronne de Méhary.
Chacune de ces dames racontait son après-midi.
-
Je suis allée dans l’atelier du grand peintre Durandus Carol, voir le plafond qu’il prépare pour le buffet de la gare des Batignolles, minauda Mme de Gayfémur.
-
Ah ! vraiment, ma chère… Et que pensez-vous de cet atelier ? On le dit tout plein de merveilles.
- Peuh ! Je me suis surtout rendu compte du peu de soin qu’on prend à le balayer… Il y avait, à terre, une grande mare de bleu de Prusse et j’y ai trempé, par mégarde, le bord inférieur de ma jupe…
- Vous vous en êtes aperçue tout de suite ?
- Oh ! non… beaucoup plus tard, et par le plus grand des hasards, figurez-vous : au moment de m’en aller, je me suis regardée dans une glace…
- Eh bien !
-
J’avais le menton tout bleu !!!