21.03.2008
Poker
Pour être syndic de faillite – un sale métier, s’il en fut – mon excellent ami Vermollard n’en est pas moins le joueur le plus impénitent de toute sa corporation.
Aux dîners mensuels de MM. les syndics, il est toujours le plus pressé de voir arriver le dessert et houspille les garçons du restaurant, pour que la nappe de ces traditionnelles agapes soit incontinent remplacée par le tapis vert, autour duquel s’installent les amateurs de poker.
C'est à ce jeu d’américaine importation que Vermollard accorde ses préférences.
Il ne se contente même point d’en goûter les émotions en dehors du logis : il a contraint sa jeune épouse à pénétrer à son tour toutes les finesses du blind, de la relance, du bluff et du joker, et, comme il est impossible de jouer au poker à deux, il oblige ses trois clercs à lui servir chaque soir de partenaires, dans les parties qu’il engage avec la jolie Mme Vermollard.
Cette distraction forcée ne serait guère du goût de la gentille syndique, s’il n’y avait point le maître clerc.
Mais il y a le maître clerc.
Un garçon magnifique : de grands yeux, une grande barbe, un grand nez… Bref, la nature généreuse n’a pas lésiné à son égard et ce ne sont, en toute sa personne bien proportionnée, que spécimens de notables dimensions.
L’antithèse absolue de Me Vermollard.
Petit de taille, le syndic semble avoir poussé le nabotisme jusqu’à l’extrême limite du nanisme, et ses petits yeux de fouine, son petit nez furet, ses petites jambes courtaudes sont d’un fâcheux augure pour l’étroitesse de son cerveau et l’exiguïté générale des organes de son minuscule individu.
Or – voyez un peu le guignon des unions mal assorties – Mme Vermollard professe le plus outrageant mépris pour les hommes non pourvus d’une carrure de tambour-major et se sent, par réciproque, encline à la plus coupable, mais à la plus irrésistible des admirations pour les gaillards dont la tête altière atteint à de vertigineux sommets !
S’étonnera-t-on, dès lors, si le maître clerc et Mme Vermollard ne purent se voir sans s’apprécier, se comprendre et tomber aussitôt d’accord sur la nécessité de se communiquer –entre quatre-z-yeux – leurs impressions réciproques.
Mais Vermollard veillait !
Comment tromper cet Argus conjugal ?
A l’heure où j’écris ces lignes, le maître clerc et Mme Vermollard en sont encore à découvrir le subterfuge vainqueur qui leur permettra de satisfaire sans crainte leur commun désir de solitude à deux.
En attendant, les quotidiennes parties de poker de l’après-dîner sont la seule compensation aux rancœurs de leur triste situation.
Ils en profitent dans la limite bien restreinte des privautés que leur permet le constant contrôle des yeux attentifs de Vermollard.
Mais ils ont tôt fait une remarque fort judicieuse.
Seule la passion du jeu, doublée de l’amour du gain, est assez forte pour troubler l’empêcheur de s’aimer en rond.
Aussi l’épouse en tutelle n’hésite-t-elle point à tricher sans vergogne, à préparer les portées, pour assurer à Vermollard enchanté une veine persistante – qu’elle brûle de justifier le plus vite possible par son inconduite…
A la faveur de l’émotion du patron, les gestes du maître-clerc s’égarent, et Mme Vermollard répond de son mieux à cette discrète pantomime.
Hier, invité chez mon ami Vermollard, j’ai fait le sixième, dans la partie organisée, comme chaque soir, après le rince-bouche et les petits fours.
Et ma joie d’observateur n’a pas été mince, d’entendre, à l’issue d’une « donne » qui venait d’apporter au syndic un poker d’as tout constitué, sa rougissante épouse déclarer avec une moue charmante :
- Quelle chance tu as, mon chéri !... Il n’y a pas moyen de lutter avec toi… Et cependant, je peux bien te le dire à présent, j’avais une main pleine !
Vermollard éclata d’un gros rire joyeux et, s’adressant au maître clerc :
- Et vous, Frédéric, qu’est-ce que vous avez ?
- Oh ! moi, fit l’autre, modeste, je n’ai qu’une paire… Mais elle est à la dame, ajoute-t-il avec un étrange frémissement de sa conquérante moustache.
A la place de Vermollard je renoncerais au poker.
Je vais lui conseiller le nain jaune !
09:54 Publié dans 08.Poker | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

