14.03.2008
Inceste
Il y avait bien une pièce de cinq mois et demi ou neuf mois que je n'avais rencontré mon ami Salmuf.
Et voilà que, soudain, avant-hier, sur le pont des Arts, je me trouve nez à nez avec qui ?
Je vous le donne en mille.
« Avec ce Salmuf en personne ! » vous hâterez-vous de me répondre, comme de petits étourneaux que vous êtes…
Eh bien ! vous n'avez pas assez d'yeux pour vous y fourrer les cinq doigts et le pouce… sans préjudice des orteils.
Je me trouve soudain nez à nez avec Kremdarsouille.
– Bon, me dis-je, je vais donc enfin avoir des nouvelles de mon Salmuf.
Vous ne comprenez pas ?…
C'est cependant bien simple.
Kremdarsouille et Salmuf sont de tels inséparables que j'évoquerais en vain les comparaisons les plus poétiques, pour symboliser leur touchante intimité : « Col et chemise » serait un succédané plutôt faiblard, et « camarades comme cochers » ne rendrait encore qu'avec une insuffisante approximation l'union ultra-cohésive de ces deux cœurs si bien faits pour s'apprécier.
Dans ces conditions, vous ne vous étonnerez plus, j'imagine, si, en rencontrant Kremdarsouille, je pouvais me flatter à coup sûr d'être renseigné sur la précieuse santé de Salmuf.
De même, si j'eusse rencontré Salmuf, j'aurais pu me flatter à coup sûr d'être renseigné sur la précieuse santé de Kremdarsouille.
De même, si j'eusse rencontré Kremdemuf, j'aurais pu me flatter à coup sûr d'être renseigné sur la précieuse santé de Salarsouille…
Ah ! non, au fait…
Enfin, cela ne fait rien : la démonstration n'en est que plus lumineuse.
Je demandai donc à Kremdarsouille :
– A propos, que devient cet excellent Salmuf ?
– Salmuf ?... Ah ! mon cher, ne m'en parle pas.
– Je regrette beaucoup de ne pouvoir te donner satisfaction ; mais c'est dans la formelle intention de t'en parler que je t'interrogeais à son sujet.
– Tu tiens donc à dépouiller aujourd'hui jusqu'à la dernière de tes illusions ?…
– Dame, il fait si chaud !… Mais pourquoi, je te prie, me dénuderais-je l'âme à ce point ?
– Parce que Salmuf, dont toi et tant d'autres faites votre dieu, n'est pas ce qu'un vain peuple pense ; parce que ce personnage, moins recommandable que le plus dénué de valeur des échantillons, n'est digne ni de ton amitié ni de la mienne.
– Fichtre ! Tu es sévère pour lui.
– Sévère comme Septime, mais juste comme Auguste ! conclut Kremdarsouille, avec une majesté d'empereur romain.
Ma curiosité était à ce point piquée qu'elle menaçait de tourner à l'aigre.
Cédant à mes vives instances, Kremdarsouille consentit enfin à m'éclairer sur les turpitudes de l'ignoble Salmuf et voici ce qu'il me raconta :
Salmuf avait fait depuis peu la connaissance d'une délicieuse petite femme, pas de la toute première jeunesse, mais dans la pleine maturité d'une opulente carnation.
Salmuf, bien entendu, ne s'était pas contenté d'en faire la connaissance : il en avait fait sa « connaissance » !
La langue française a de ces nuances, indéfinissables pour les étrangers.
Les raisons qui avaient décidé Salmuf à s'éprendre de la dame étaient multiples et il les détaillait avec une rare complaisance. Il s'étendait – moralement… mais aidé, sans doute, par des souvenirs beaucoup plus physiques – sur les charmes de sa Dulcinée.
– Mais, acheva de me renseigner Kremdarsouille, tu ne te douterais jamais de l'irrésistible séduction que l'infâme Salmuf a découverte dans sa nouvelle maîtresse…
– Je ne me donnerai pas même la peine de chercher. Pourquoi la trouve-t-il si séduisante ?
– Pourquoi ? Parce que c'est sa propre mère !
– Hein ?
– Oui, mon bon, ce fils incestueux couche avec sa mère et y prend un plaisir de dilettante : « Ce qui me la rend plus chère encore, m'a-t-il déclaré, c'est qu'elle m'a mis au monde ! »
– Monstrueux… tout à fait monstrueux !
– Tu l'as dit. Certes, je comprends et j'ai pratiqué pour ma part les pires perversions passionnelles. Mais coucher avec sa mère… Ah ! pouacre !…
… Et je pouacrai de concert avec Kremdarsouille.
Aussi, quand le hasard, à quelques heures de là, me mit en présence de Salmuf lui-même, crus-je devoir refuser la main qu'il me tendait.
Il s'en étonna.
Très froid, je lui expliquai :
– Tu pouvais bien t'y attendre, après une conduite si abominable ! On ne saurait prétendre à l'estime d'aucun honnête homme, lorsque, comme toi, l'on couche avec sa mère !
– Moi !… Je…
– Parfaitement. C'est toi-même qui l’as déclaré à Kremdarsouille : « Ce qui me rend ma douce amie plus chère, c'est qu'elle m'a mis au monde ! »
– Je n'ai jamais dit cela…
Puis se frappant le front :
– Attends, attends… je me rappelle… Voici quelles ont été mes propres expressions : « Ce qui me la rend plus chère, c'est qu'elle m'a donné le jour ! »
– Eh bien ! Quelle différence… ?
– Énorme, mon cher, énorme… Elle m'a donné le jour, il est vrai… mais pour l'unique raison qu'elle ne pouvait me recevoir la nuit, son amant sérieux ne la quittant qu'au matin !!!
16:08 Publié dans 03.Inceste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

