21.03.2008
La Parole est d’argent et le Silence est d’or
Il l’aimait d’un amour exclusif, tel le monopole de la Compagnie des Omnibus.
Mais, hélas ! elle se refusait à « couronner sa flamme ».
En vain il la suppliait de prêter à ses discours passionnés une attentive oreille.
Elle demeurait sourde comme une lanterne et froide comme celle d’un serpent.
Enfin, ce jour-là, il résolut de se surpasser lui-même, d’être d’une éloquence décisive…
Et, tombant à ses genoux, il commença :
- Comme te voilà belle, ma grande amie, comme te voilà belle… Tes yeux sont comme ceux des colombes, entre les lourdes tresses de tes cheveux…
Il la regarda, guettant un soupir de satisfaction, récompense de son lyrisme exacerbé.
Hélas ! les lèvres de l’inflexible restèrent closes.
Il continua :
- Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues qui remontent du lavoir et qui vont toutes deux à deux, et il n’y en a pas une qui manque.
Elle sourit, découvrit l’émail de ses trente-deux perles… mais pas un son ne s’échappa de sa gorge.
Et lui :
- Tes lèvres sont comme un ruban d’écarlate et ton parler est gracieux.
Qu’en savait-il, l’infortuné ? Et comment l’aurait-il su ? La cruelle s’obstinait dans son perpétuel mutisme ! Mais il affirmait de confiance et sa conviction était inébranlable : ne la puisait-il pas à la source de la foi, dans le Cantique des Cantiques, appris par cœur et récité de même ?
Il poursuivit :
- Ton cou est comme la tour de David, bâtie à créneaux, à laquelle pendent mille boucliers…
Le sacré dithyrambe demeurait sans effet ; il crut pouvoir joindre le geste à la parole :
- Tes deux mamelles sont comme les deux faons jumeaux d’une même biche qui paissent parmi le muguet, murmura-t-il…
Et il écartait doucement dentelles et batistes…
Vaine présomption ! L’adorée ne manifesta pas plus d’intérêt à ses actes qu’à ses propos.
Étrange détachement de toutes choses terrestres, en vérité. Ne triompherait-il point de cette immarcescible indifférence ?
Dût-il être puni de sa témérité, il irait désormais jusqu’au bout, il violenterait au besoin les rétives pudeurs de la vierge.
Et, mordant tout à coup la fleur empourprée de sa bouche, il haletait, dans le spasme voluptueux d’un long baiser :
- Tes lèvres, mon épouse, distillent des rayons de miel… Le lait et l’ambroisie sont sous ta langue et l’odeur de ton haleine est plus parfumée que la brise du Liban…
Il s’arrêta.
A peine tressaillait-elle sous la caresse et nul mot d’amour ne voltigeait dans son souffle régulier.
Que faire ?
Persévérer… suivre la lente progression marquée par l’épithalame des Écritures ?
Ma foi, tant pis !
Il risqua le tout pour le tout… son enlacement se fit plus audacieux, sa pantomime s’égara… et cependant il persistait à déclamer le poème biblique :
- Ma sœur, mon épouse, tu es un jardin clos, une source close et une fontaine cachée. O fontaine des jardins ! O puits d’eau vive !
Toujours rien ! Elle fermait les yeux, semblait ailleurs, loin… très loin…
Il gémit, désespéré :
- Insensible créature, ne consentirez-vous jamais à m’ouïr ?
Quand, soudain :
- Vous… vous ouïr… mais je… j’ouïs !... balbutia-t-elle.
O délices ! Elle lui répondait enfin… elle daignait écouter… elle ne refusait plus de l’entendre…
Et pourtant – bizarrerie de la nature humaine – ce fut alors précisément qu’il cessa de parler !
10:31 Publié dans 02.La Parole est d'argent et le Silence est d'or | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

